Kamel Abou Aly : La naissance de Dana a changé ma vie
Mars. 2016 \\ Par Jérôme Lamy

ACTEUR INCONTOURNABLE DU TOURISME MONDIAL A TRAVERS SON ENSEIGNE PICKALBATROS, PRODUCTEUR DE CINEMA RECONNU, RESPECTE ET PRIME, HOMME D’AFFAIRES DONT LE GOUT DU RISQUE A SOUVENT ETE RECOMPENSE, KAMEL ABOU ALY EST ENTRE SUR LE MARCHE MAROCAIN, PAR LA GRANDE PORTE, EN PORTANT SUR SES LARGES EPAULES LE MENARA MALL (CENTRE COMMERCIAL, SAVOY GRAND HOTEL, BUDDHA BAR...). RENCONTRE AVEC UN HOMME SIMPLE QUI N’A PAS OUBLIE DE SEMER L’HUMANISME ET LA GENEROSITE SUR LE CHEMIN D’UNE REUSSITE EXCEPTIONNELLE. ET QUI A TROUVE LA LUMIERE ET L’AMBITION APRES LA NAISSANCE DE SA FILLE CHERIE, DANA.

Notre première rencontre s’est déroulée sur la magnifique terrasse de la Table du Marché, devant le Ménara Mall. Bouleversé par les attentats parisiens, mobilisé par le lancement commercial du Ménara Mall et tourné vers son aller-retour express, au Caire, pour accompagner sa fille Dana, assister au Classico Réal de Madrid-Barcelone, Kamel Abou Aly s’est néanmoins montré disponible et affable. En acceptant l’augure d’une réelle introspection lors d’une interview vérité, il nous a donné rendez-vous, le lendemain, au Savoy Grand Hôtel. Là, nous avons été accueillis par des hôtes souriants et bienveillants qui nous ont guidés vers le premier salon, à l’entrée d’un lobby démesuré. Et, nous avons été invités à nous asseoir dans un salon douillet, en prenant soin de nous préciser que le boss avait ses habitudes et qu’il convenait de le laisser jouir de son fauteuil fétiche avec vue sur l’accueil.

Ce sera son unique caprice de star des affaires, le seul signe extérieur attestant que l’industriel égyptien est entré sur le marché marocain, par la grande porte, en portant sur ses larges épaules le Ménara Mall (centre commercial, Savoy Grand Hôtel, Buddha Bar...). Acteur incontournable du tourisme mondial à travers son enseigne Pickalbatros, producteur de cinéma reconnu, respecté et primé, homme d’affaires dont le goût du risque a souvent été récompensé, Kamel Abou Aly a fait de sa simplicité une signature. Jean foncé, blouson noir sur polo noir qui boudine un embonpoint assumé, Kamel n’attache aucune importance à son look. «Je n’ai pas le temps de prendre soin de moi ou de mon look» glisse, amusé par notre remarque, celui qui est surtout préoccupé à prendre soin des autres, de sa famille, de ses amis.
Il n’attache pas davantage d’importance aux apparences. Pas de chauffeur, encore moins de cigares, ni de grosse montre au poignet: Kamel incarne la modestie personnifiée. «Il faut savoir que nous sommes tous pareils» dit-il. «Peu importe combien l’on gagne et d’où l’on vient, l’important est ce qu’on a dans son cœur.» Le sien est gorgé de bons sentiments et de générosité à revendre. Kamel est l’anti bling-bling. «J’ai des montres de valeur mais elles sont dans mon coffre» confie-t-il. «Concernant les cigares, tous ceux qui en fument dans les films, finissent en prison ! Je ne veux donc prendre aucun risque (rires). Plus sérieusement, j’aime la vie simple qui n’autorise, ni cinéma ni prétention. Je crois que cela vient de mon vécu en Suisse. Là-bas les gens peuvent être infiniment riches, tout en se comportant simplement et humblement. Je ne comprendrai jamais ceux qui s’endettent auprès de la banque pour s’offrir des sacs Louis Vuitton.»

Pour accoucher en 18 mois du Ménara Mall étendu sur 5 hectares, premier phare enluminé de Marrakech quand on arrive de l’aéroport, Kamel n’a fait appel aux banques que dans la dernière ligne droite pour un pourcentage infime de 4% d’un investissement total de 1 milliard et demi de dirhams qu’il a porté seul sur ses fonds propres et ses larges épaules. «C’est une fierté» dit-il sobrement. Il n’a pas besoin d’en faire des tonnes pour s’afficher. Il existe pour ce qu’il est et ce qu’il a réalisé. En Egypte, il possède plus de 18000 chambres réparties dans 18 immenses resorts, notamment à Hurghada, Port-Saïd et  Sharm El Sheikh où il ouvre, actuellement, le robinet malgré la crise quand d’autres ferment les compteurs, confirmant ainsi sa réputation d’investisseur à risques. La recette cumulée de ses affaires constitue 5% du chiffre total du tourisme égyptien. Fermez le ban !

Kamel Abou Aly est un personnage à nul autre pareil comme on en rencontre peu. Derrière ses lunettes noires qu’il s’excuse de porter, sa sensibilité, non feinte, s’invite souvent entre les souvenirs d’une enfance magique auprès de sa maman Fathia, unique et aimante, généreuse et lunaire, qui lui a donné de l’amour pour deux après que son papa, Hassan, entrepreneur respecté, est parti trop tôt. Kamel n’avait que 12 jeunes années. Il apprend le poids de l’absence. Il apprend aussi le choc de la réalité sociale. «Au décès de mon père, tout sembla s’arrêter» se souvient-il. «Il nous avait laissé un immeuble, et ce sont les recettes de loyers qui constituaient les revenus de la famille, revenus grâce auxquels ma mère a pu nous nourrir et nous éduquer.»

Et Kamel de confier, à voix basse, avec des mots étranglés et enfouis au plus profond du cœur. «Le seul regret de ma vie, c’est que le départ précipité également de ma maman ne lui a pas permis de suivre mon parcours dont elle aurait été si fière... J’étais très proche d’elle. Nous étions fusionnels. C’était une femme combattante qui a fait face à la vie malgré les contraintes financières et sociales, et n’a jamais renoncé à sa générosité. Elle nous a quittés quand j’avais 22 ans, paix à son âme, ‘Allah Yerhamha’. Je pense beaucoup à elle. Elle a toujours été mon idole. Elle a toujours pris soin de mes frères et sœurs. Elle nous a poussés à faire des études supérieures, à avoir de l’ambition intellectuelle.»
Né à Port Saïd, ville portuaire du nord-est de l'Égypte, là où le canal de Suez s’offre à la Méditerranée, septième enfant d’une famille unie comme les doigts de la main, Kamel fera un autre choix, celui du départ, de la vie active, à l’évidence une manière de couper le cordon ombilical. Il prend un billet d’aller simple, 200 Francs à l’époque, en direction de la Suisse où il pose ses valises, à l’âge de 19 ans. Il commence à travailler dans une ferme située près de Nyon. Cette première expérience professionnelle durera 3 mois. Ensuite, il enfonce les portes de l’hôtellerie en acceptant un job peu valorisant de garçon de café. «J’étais le moins qualifié de tous les garçons de café du monde parce que je suis parti, en Suisse, sans aucune compétence» avoue celui qui ne compte pas la fatigue et les vexations des supérieurs.
Il travaille 12 à 13 heures par jour et brûle les étapes. En quelques années, - à seulement 24 ans -, Kamel réussit l’exploit d’endosser le costume de maître d’hôtel à l’Hôtel de la Couronne, situé dans la commune de Morat (appelée également Murten en allemand). C’est le début d’une success story en Suisse où il montera les affaires les unes après les autres avec la même aisance qu’un joueur d’échecs et la même ruse qu’un renard.

Kamel Abou Aly nous a expliqué les clefs de sa réussite helvétique et sa faculté à s’engager quand la partie semble perdue. «J’ai construit ma carrière en reprenant des affaires en difficultés» lance Kamel. «Quand on me dit que c’est impossible, ça commence à m’intéresser. Quand j’ai rencontré des banquiers, à Marrakech, lors du lancement du projet Ménara Mall, ils m’ont pris pour un fou, un illuminé...» Un illuminé qui a notamment fermé la porte à la grande discothèque parisienne le VIP Room qui étudiait la possibilité de poser ses valises, à Marrakech. « Ce n’est pas parce que je m’assois avec des gens pour discuter que je fais des affaires avec eux» précise Kamel. «Je ne signe qu’avec les gens sérieux comme les responsables du Buddha Bar. C’est d’ailleurs mon idée. J’aime non seulement le Buddha Bar de Paris mais aussi la représentation de Buddha en tant que source de lumière. Marrakech est une ville de lumière qui me semblait rimer avec l’esprit de Buddha.»
La lumière de Marrakech, c’est Chez Ali qu’il l’avait découverte pour son premier séjour dans la Ville Rouge. «Un ami m’avait parlé d’un lieu dont je pourrais bien m’inspirer pour mon projet d’Hurghada» explique celui qui fréquente avec le même bonheur le restaurant de la station service Bladna que les tables étoilées du Royal Mansour ou du Royal Palm . «Il s’agissait de la Fantasia de Chez Ali. En mars 1993, j’ai rencontré Ali Ben El Fellah, paix à son âme, qui était un homme exceptionnel. Nous avons discuté du projet et de sa faisabilité à Hurghada, et cela a donné naissance au spectacle 1001 Nuits à Hurghada et à Sharm El Sheikh.»

 

Kamel Abou Aly a fermé la porte au club parisien, le VIP Room qui étudiait la possibilité de poser ses valises, au Ménara Mall, à Marrakech. «Ce n’est pas parce que je m’assois avec des gens pour discuter que je fais des affaires avec eux» précise Kamel. «Je ne signe qu’avec les gens sérieux... En revanche, le Buddha Bar, c’est mon idée.»

 

Il nous a surtout ouvert l’intimé de sa vie où la dramaturgie du destin s’est invitée plus qu’à son tour. Il nous a parlé de Wael, cet enfant parti trop tôt,  à l’âge de 20 ans, en souvenir duquel il a créé, à Port Saïd, une fondation qui change la vie de près de 200 familles. «Quand mon fils Wael est décédé, nous sommes restés ma femme et moi sans enfant pendant 10 ans» confie Kamel avec les yeux embués. «J’ai sombré dans la déprime à ce moment là et je croyais ne plus pouvoir en avoir. Au bout de 10 ans, le Bon Dieu m’a donné Dana, et j’ai perçu cela comme un message de Dieu. Je devais vivre pour Dana et j’ai retrouvé goût à la vie grâce à sa venue au monde. D’ailleurs, depuis sa naissance, j’ai fait beaucoup plus d’affaires parce qu’elle m’a donné l’ambition et la lumière. Ce n’est pas pour rien que les meilleures offres sont baptisées avec son nom : Dana Beach par exemple.»

C’est aux côtés de Dana qu’il a fait un aller retour Le Caire-Madrid pour assister au Classico Real - Barcelone «Bien sûr, j’adore le foot et le Real mais, sincèrement, je fais tout ce qu’elle veut» avoue le papa gâteau. Agée de 11 ans, elle est la prunelle des yeux de Kamel. Et si elle étudie au British International School, au Caire, elle a reçu en héritage le don de générosité du paternel.  «Elle est très humaine et je suis très fier d’elle» dit Kamel. «Je n’aimerais pas qu’elle soit la fille à papa. Elle est peut être gâtée mais elle doit avoir des valeurs. Un garçon dans le besoin  m’a demandé du travail, devant elle, lors de l’inauguration de Ménara Mall. J’ai accepté de lui donner sa chance. Elle m’a remercié chaleureusement... Voilà l’esprit de ma fille !».

Outre Dana, Kamel nous a aussi parlé de ses autres enfants: Adam (9 ans) et Hamza (7 ans) issus, comme Dana, d’une seconde noce avec Faïza, marocaine originaire d’Oujda et rencontrée ici même au Royaume. Il nous a parlé de son aîné Haitham, né d’un premier mariage avec une Suissesse, qui l’épaule avec beaucoup de compétences et de charisme dans les affaires.

Il nous a enfin ouvert l’album de sa carrière cinématographique. Reconnu comme producteur référent en Egypte, il a présenté The Blue Elephant, lors du dernier Festival du Film de Marrakech, en 2014, premier film égyptien à obtenir semblable honneur, dans la ville Rouge. A Cannes, il a foulé le tapis rouge en compagnie de son amie Haïfaa Wahbi, à l’affiche de Doukkane Shehata, présenté sur la Croisette. Il a aussi rencontré le succès de la critique avec Les Femmes du Caire, primé à Venise avec, en tête de gondole, l’actrice marocaine Sanaa Akroud.
Surtout, il nous a confié son rêve de produire un film sur le Sahara Marocain, afin de démontrer au monde entier que c’est incontestablement un territoire Marocain. «J’attends toujours un bon scénario pour aborder cette question en bonne et due forme» dit-il. «J’espère pouvoir offrir la réalité aux personnes qui l’ignorent quant à ce sujet et réparer une immense injustice.»
Kamel Abou Ali a tellement de choses à offrir. A la ville de Marrakech, il a offert la fontaine devant le Palais des Congrès, avenue Mohammed VI. Pour Clin d’œil, il a donné de son temps. Inestimable.

Clin d’Oeil.- Comment qualifieriez-vous votre enfance, en Egypte?
Kamel Abou Aly.- C’était une enfance très heureuse, je dois l’admettre. Nous n’avions ni jouets ni consoles, mais nous savions nous amuser ensemble. A la sortie de l’école, une fois le le cartable jeté et c’était parti pour les jeux avec les amis dans le quartier ‘El Hara’. Aujourd’hui, quand je vois mes enfants en train de jouer avec leurs playstations, ils sont seuls. Ils jouent seuls. Ils se réjouissent seuls, et c’est bien dommage. Je pense que cette dimension de jeux collectifs influence aussi le caractère. Notre génération est moins égoïste que celle d’aujourd’hui car elle a appris le collectivisme depuis le plus jeune âge. Jouer tous ensemble, manger tous autour de la même table, dans la même assiette et quelle que soit la quantité de nourriture, c’était primordial. Ceci nous a inculqué la notion de respect, de partage du meilleur et du pire, et surtout la considération de l’autre, ce qui malheureusement n’est plus le cas pour les nouvelles générations où chacun est dans son coin. Tout seul.

Vous avez trouvé la force de surmonter beaucoup de difficultés, au début de votre parcours...
Vous n’avez pas tort quand vous parlez de conditions délicates. Je suis arrivé en Suisse avec une étiquette d’étranger, ne connaissant ni la langue ni la culture des lieux, mais j’ai pris le temps d’apprendre. J’avais l’ambition de réussir. Pendant les quatre premières années, je me suis engagé à tout connaître dans le domaine de la gastronomie et de l’hôtellerie. Et chaque jour, je me donnais comme défi d’être meilleur que le jour précédent. C’est ce qui m’a permis d’être très compétent dans mon domaine. Pour un étranger, être maître d’hôtel à l’âge de 24 ans, était un réel exploit.

L’accession à la fonction de maître d’hôtel, en Suisse, est la première pierre sur le chemin de votre réussite...
C’était surtout encourageant. Cela m’a donné suffisamment confiance en mes compétences et mon savoir faire. D’ailleurs, un an après cette nomination, j’ai trouvé la force de monter mon propre café à Neuchâtel, baptisé sous le nom du Mocambo. C’était un café qui affichait des recettes de 19 000 Francs Suisses par mois. Forcément, je me suis donné pour objectif d’améliorer sa rentabilité. Et, je suis arrivé à atteindre plus de 75 000 Francs Suisses de recettes nettes, par mois !

Quel est votre secret?
Le secret était très simple: le travail, encore le travail et toujours le travail avec la passion chevillée au corps. Je commençais à 6h du matin et ne m’arrêtais pas avant 2h du matin. Pendant deux ans, je ne dormais que 4h à 5h par jour, mais c’était un engagement encore une fois qui a porté ses fruits. Deux ans après, j’ai acheté mon deuxième business. C’était une affaire beaucoup plus grande, bien plus raffinée et donc un défi encore beaucoup plus conséquent. Il s’agissait d’un restaurant gastronomique La Channe Valaisanne. Nous servions de la gastronomie suisse. J’ai travaillé pour honorer les dettes héritées de ma première affaire tout en développant la seconde. Et là, j’ai commencé à être connu dans le microcosme, surtout que la Suisse est un petit pays. Forcément, on parle d’un étranger - et précisément égyptien arabe - qui réussit à redresser les affaires en difficultés.

La reprise des affaires en difficultés est devenue votre marque de fabrique ?
J’ai toujours opté pour les reprises. Les affaires en difficultés m’ont toujours donné envie de relever le défi. J’ai toujours perçu les affaires en difficultés comme des opportunités, des occasions d’apporter un redressement à des affaires qui vont mal et qui peuvent être mieux gérées. J’ai toujours aimé cela et c’est devenu ma spécialité. Il y a aussi quelque chose de particulier dans ces affaires de reprises : le risque. On se donne donc comme défi le devoir de réussir là où d’autres ont échoué, et d’apprendre des erreurs précédemment commises pour aller de l’avant. Je n’ai jamais eu peur. Dans les affaires, quand il faut foncer, je fonce. Parfois,  on peut même regretter. Mais c’est toujours une bonne chose, ne serait-ce que pour apprendre et retenir des nouvelles leçons dans les affaires. C’est dans la même logique que j’ai investi à Sharm El Sheikh, et à Hurghada en Egypte. Au moment où tout le monde s’est arrêté, j’ai acheté des hôtels en situation difficile, je les ai rénovés en leur donnant un nouveau souffle pour pouvoir continuer. Il faut, à mon avis, garder espoir, s’attendre au meilleur dans la vie et croire en un lendemain meilleur. Croire en cet espoir donne de l’élan pour les idées et du courage pour les réaliser, parce qu’au final, que risque-t-on de perdre? Rien. Tout est gain, même la perte est un gain en soi.

Quelle est votre conception de l’investissement international ?
Pour réussir quelque part, il faut s’imprégner de l’identité du lieu où l’on se retrouve. Comme dit le fameux adage : « Si vous êtes à Rome, faites comme les Romains ». Cela a toujours été un principe. Je n’ai jamais cherché à imposer l’identité égyptienne ou arabe quand j’étais en Suisse, et cela m’a permis de conserver ma culture justement tout en réussissant mon immersion.

Pourtant, vous avez construit une partie de votre patrimoine avec des pubs anglais, en Suisse...
Dans les années 90, j’ai, en effet, créé une chaîne d’English Pubs. C’était un nouveau concept en Suisse mais ce n’était pas non plus un modèle égyptien ! J’ai lancé la première enseigne à Neuchâtel, puis j’ai étendu le business sur l’ensemble du territoire. Cela a bien marché. On recensait, au pic, plus de 60 English Pubs dans le pays...

Quel est votre moteur? La volonté d’expansion ? L’augmentation du patrimoine ?
Chaque fois que je finis quelque chose, ou que je sens que c’est abouti, automatiquement j’ai envie d’en entamer une autre. Je pense qu’il ne faut jamais se reposer sur ses lauriers et se dire : « Voilà, c’est bon ». Tant que nous sommes en vie, nous pouvons réaliser plein de choses, alors pourquoi s’arrêter ? Peut-être aussi que je n’ai jamais eu réellement le sentiment d’avoir réussi ou de posséder quelque chose qui m’appartient.

Comment est-venue l’idée de retourner en Egypte ?
J’étais parti en Egypte pendant les vacances, après six ans d’éloignement. A mon retour, je voyais un panel d’opportunités qui se conjuguait avec la nostalgie de mes origines. Je suis retourné en Suisse, j’ai vendu tout ce que je possédais, et six mois après je vivais, en Egypte. Je m’y suis installé officiellement en 1994. J’ai commencé par acheter un terrain et j’ai construit mon premier hôtel, à Hurghada. C’est un lieu que j’adorais et je ne pouvais tout simplement pas résister à l’envie d’y créer quelque chose. Il a été inauguré le 26 septembre 1992. D’ailleurs, j’en profite pour vous confier que le mois de septembre est un mois spécial pour moi, car presque toutes les inaugurations de toutes mes affaires ont lieu durant ce mois.

Vous êtes superstitieux...
C’est loin d’être une superstition, mais je dirais que c’est un mois qui m’inspire beaucoup de réalisations, et qui a toujours rimé avec des départs et des arrivées.

On ne peut pas résumer votre parcours sans parler de l’enseigne Pickalbatros...
Oui tout à fait. Elle a été créée, en 1984. Elle est aujourd’hui emblématique dans le domaine de l’hôtellerie, en Egypte et même ailleurs. Donnant sur la Mer Rouge, le Resort Pickalbatros Sea World, situé à Hurghada, jouit aujourd’hui d’une renommée internationale. Pickalbatros est une émanation du Mövenpick dont j’ai très bien connu le fondateur, Holly Bragen. Il est mort maintenant, mais continue de représenter à mes yeux la meilleure école au monde. Il détenait à l’époque un restaurant, à Zurich, en Suisse. Le nom est venu d’ailleurs d’une composition de mots : le Möven (une race d’oiseau en allemand) qui venait ‘piquer’ sur le lac devant son restaurant, d’où la nomination Moven-pick.

C’est donc étonnant que les discussions n’aient pas abouti avec Mövenpick pour l’exploitation du pôle hôtelier du Ménara Mall...
Le management du groupe n’est plus le même qu’autrefois, alors la collaboration n’a pas abouti. C’était essentiellement une décision basée sur l’exigence de la qualité. Le choix s’est porté finalement sur l’enseigne du Savoy, composé de gens corrects. Qui plus est, on met notre touche personnelle sur le plan managérial.

Vous n’avez jamais investi, en France. Est-ce un hasard de l’histoire ou un choix réfléchi?
C’est un peu un hasard. J’ai toujours perçu la France comme le berceau de la gastronomie et de l’art culinaire. La restauration suisse et européenne, en général, s’est beaucoup inspirée de la gastronomie française. J’aime beaucoup les produits du terroir soulignant l’authenticité de la France. Je reconnais aussi le précieux apprentissage que j’ai reçu des grands chefs français en matière de gastronomie et de préparation de plats élaborés. Mais c’est bien dommage que certaines traditions culinaires soient aujourd’hui en train de disparaître. D’ailleurs, je possédais, en 1985, un restaurant portant le nom du Cafignon - en référence aux chaussons chauds que l’on portait autrefois, en hiver, pour réchauffer les pieds - où le chef cuisinier était français, Jean Claude Borloo. C’est quelqu’un avec qui j’ai beaucoup appris. Un grand chef de cuisine Raymond Baverel avait également travaillé avec moi, c’était un grand monsieur.

Quels sont vos endroits préférés à Marrakech ?
J’aime beaucoup me rendre au Royal Palm, je trouve que c’est un lieu sublime où je déconnecte. J’aime également le Royal Mansour et ses restaurants uniques. C’est une adresse incontournable, à Marrakech. Et enfin j’aime beaucoup manger à la station de service Bladna, j’y vais très souvent. Le pain est délicieux et on y mange très bien. Surtout, au Bladna, j’ai vraiment la sensation d’être à Marrakech.

Comment le Maroc est entré dans votre vie, professionnellement surtout ?
Le Maroc s’est présenté par pur hasard comme terrain d’investissement pour moi. J’ai découvert le Maroc par hasard, en 1993, grâce à la renommée de la Fantasia Chez Ali que je voulais découvrir. Petit à petit, j’ai commencé à investir dans Marrakech. D’abord un restaurant, ensuite une villa. Aujourd’hui, je possède 4 hôtels, un Mall et plusieurs franchises nationales et internationales. Mon premier investissement a été réalisé, à Marrakech. C’était le restaurant Studio Masr. Cela n’a pas bien marché à l’époque. A Marrakech, il est conseillé de posséder une terrasse pour se donner le maximum de chances. Autrement, le projet a de faibles possibilités de réussite.  Aujourd’hui, il est loué et les gérants ont changé de concept. J’ai également ouvert le Café Charlot. Je l’ai vendu l’année dernière faute de temps à consacrer au café. Ensuite j’ai réalisé l’Aquapark sur la Route de l’Ourika. Ce fut d’ailleurs, un des grands projets du Royaume. Après, nous avons travaillé le Beach Albatros à Agadir, ensuite le Royal Mirage, à Casablanca et à Fès, et enfin le Ménara Mall, à Marrakech.

Le Ménara Mall ne présentait-il pas un risque très important à cause des difficultés dont il souffrait ?
C’est clairement le dossier le plus difficile de ma vie. C’était un projet qui avait énormément de pièges avec surtout de très grosses contraintes financières. Nous l’avons acheté avec tous ses problèmes et nous avons tout réglé, que ce soit avec l’Etat, avec le personnel ou avec d’autres parties prenantes comme les fournisseurs. C’était un projet à risque binaire : ça passe ou ça casse. Il n’y avait pas de chemin entre les deux. Personne n’y croyait. Ni les financiers, ni mes proches qui ne me le disaient pas mais n’en pensaient pas moins. Tout le monde trouvait ça trop démesuré, trop grand, trop fou.

Avez-vous connu des vrais moments de doute?
Aujourd’hui, je peux l’avouer que j’ai passé de nombreuses nuits sans trouver le sommeil au cours desquelles je me posais beaucoup de questions. Cela a été dur à gérer parce que c’est venu au même moment que la crise en Egypte marquée par  l’éviction d’Housni Moubarak. Inutile de dire que les voyants étaient au rouge pour le tourisme, en Egypte. Il fallait donc affronter la tempête à Hurghada, à Sharm El Sheikh et, en même temps, faire face aux contraintes d’un projet extrêmement difficile, à Marrakech. En tout cas, je mettrai toute mon énergie pour que les boutiques et les restaurants qui se sont installés au Ménara Mall rencontrent une franche réussite. Voilà ma priorité !

Comment êtes vous sorti de l’impasse?
Rien ne rassurait, mais je me disais qu’il fallait avancer. Et il y a quelque chose que j’ai appris dans ma vie, et qui est devenu désormais une règle pour moi: il ne faut pas se projeter plus qu’une année en avance si l’on veut avoir ses calculs justes. Les imprévus dépassent toujours nos suppositions.

Pourquoi avez-vous autant investi dans l’espace de jeux pour enfants qui est déjà un grande réussite?
Sincèrement, c’est grâce à mes enfants. Ce sont Dana, Adam et Hamza qui m’ont donné l’idée de créer un lieu où les enfants trouveraient des espaces propres à eux pour s’y amuser. Je leur dois aussi l’idée de  l’Aquapark....

La Fondation que vous avez créée à Port Saïd est une bouffée d’oxygène dans les moments difficiles...
Tout à fait ! Penser aux autres est le meilleur moteur pour gravir la montagne. Mais je n’aime pas beaucoup parler de cette Fondation, parce que je n’ai pas l’impression de faire quelque chose d’exceptionnel. Quand vous venez au monde dans un pays comme l’Egypte, où il y a un taux de pauvreté conséquent, et que vous avez les moyens, aider les pauvres devient un devoir évident. La Fondation s’occupe des personnes en situation difficile. Elle est baptisée au nom de mon fils, Wael Abou Aly, décédé à l’âge de 20 ans, à Londres. C’est en son hommage que j’ai créé cette Fondation, Sadaka Jaria, en guise d’œuvre de bienfaisance. Aujourd’hui, elle change la vie de plus de 150 familles et leur permet d’avoir un salaire mensuel, une vie décente.

On ne peut pas conclure cet entretien sans évoquer le cinéma... Plusieurs de vos films ont été sélectionnés dans de prestigieux festivals. Vous êtes un producteur heureux...
Le cinéma pour moi est un hobby avant tout. C’est venu aussi un peu par hasard dans ma carrière. J’ai toujours aimé le cinéma. Et pouvoir produire des films ne pouvait que me réjouir. J’ai découvert ce métier, en 2004. En douze ans, j’ai produit 42 films. C’est un domaine qui ressemble beaucoup à l’hôtellerie, cela interpelle l’imagination, demande l’adhésion d’une grande équipe et au final on ne sait jamais si on répond aux attentes ou pas. J’avoue avoir eu beaucoup de chance dans ce domaine parce que plusieurs de mes films ont été, en effet, sélectionnés dans de remarquables festivals comme celui de Cannes ou Venise ou encore Marrakech. Le film « Les Femmes du Caire » a été primé à Venise (‘Ehki ya Shahrazade’ avec l’actrice marocaine Sanaa Akroud et l’égyptienne Mona Zaki). A Cannes mon film « Doukkane Shehata » avec Haïfaa Wahbi n’a pas eu de prix mais a fait partie de la programmation, et c’était un grand honneur que cette réalisation permette l’accès au tapis rouge de Cannes. Un autre de mes films, « Le Cri d’une Fourmi » (‘Sarkhet Namla’), a même été projeté à Cannes.
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Comment avez-vous basculé dans le monde du cinéma alors que votre orientation est essentiellement dirigée vers l’hôtellerie ?
Encore un hasard ! Un film, Comment les filles peuvent t’aimer, se tournait, en Egypte, à proximité d’une de mes écoles hôtelières. L’équipe cherchait un producteur. Je n’ai pas hésité. J’ai perdu de l’argent dans ce film, et cela m’a donné envie de continuer la production cinématographique. Je n’aime pas m’arrêter sur un échec. Je suis un gagneur. Cela dit, je travaille dans le cinéma essentiellement en fonction de mon moral. Il y a eu des années où j’ai produit 6 à 7 films par an, mais par exemple le tournage de l’Eléphant Bleu m’a pris un an et demi.

Est-ce que vous participerez au biopic sur Oum Kalthoum ?
Non, il se fera sans moi. Le projet Oum Kalthoum est intéressant, mais encore faut il trouver l’icône qui saura l’incarner. Oum Kalthoum, c’est la quatrième pyramide. L’essentiel, c’est que ce soit bien fait.

Avez-vous d’autres projets, au Maroc?
Mon prochain défi au Maroc ne sera pas dans l’univers du tourisme mais dans celui de l’éducation.Je travaille sur un projet d’envergure à destination des classes moyennes. L’éducation est la clef de voûte de toutes les sociétés. Il ne faut pas oublier que ma femme est marocaine, que mes enfants ont également la nationalité marocaine. Je me sens complètement marocain et fier de l’être. Et je ne peux donc pas être insensible à l’avenir de la jeunesse.